
2. Maman, le retour...
Maman rentre donc à la maison ! C’est vrai qu’elle semble aller mieux : son regard a retrouvé une certaine vivacité et ses gestes aussi. Elle paraît même heureuse de retrouver ses enfants, car elle les embrasse affectueusement et leur adresse même quelques mots gentils.
Ça ne va pas durer, se dit Anna. Elle est toujours comme ça quand elle ne nous pas vu pendant un bon moment, et après, ça repart comme en 40 !
Le repas et la soirée se déroulent paisiblement, Papa et Maman discutent, Anna et Claude jouent aux « Mille bornes ».
Mais, déception, lorsque les enfants vont se coucher, Papa les embrasse distraitement, et Maman, n’en parlons même pas.
Dans sa chambre, Anna ne peut s’empêcher de donner un grand coup de pied à un nounours qui traîne par terre : elle est rouge de colère.
Évidemment, maintenant que sa « douce aimée » est revenue, Papa ne fait même plus attention à eux. Il n’y en a plus que pour la vieille sorcière !
Elle en pleurerait de rage et de frustration !
Pourtant, le lendemain matin, Papa n’a pas oublié le super petit déjeuner, et a retrouvé son attitude de père aimant.
Anna, qui, décidément, a envie de faire du mauvais esprit se dit :
-C’est parce qu’elle dort, l’autre folle ! Alors là, on existe !
Elle n’a pas vraiment tort, car le soir, après le lycée, lorsque Claude et Anna prennent leur goûter, Maman sort ses premières piques :
-Vous êtes priés de nettoyer vos saletés ! Je veux une cuisine propre ! Ce n’est pas trop vous demander, j’espère ?
Et Papa de renchérir :
- Maman a raison, les enfants, soyez plus ordonnés !
Et, lorsqu’ils s’avisent de jouer aux fléchettes dans la chambre de Claude, Maman se fâche :
-Allez-vous enfin comprendre que j’ai besoin de repos et de calme, moi ? Arrêtez-moi ce jeu idiot immédiatement ! »
Et elle repart en claquant la porte avec violence.
Les deux enfants se regardent, déconfits.
-On dirait qu’elle a repris des forces, la chameau ! déplore Anna
-Ouais...ça va encore recommencer !
-P’êt pas comme avant, quand même, car on dirait bien qu’elle ne picole plus...
-Ça va pas durer » fait Claude, désabusé.
La sobriété de Maman dure quand même presque une semaine : Un record, se dit Anna !
Et un beau soir, elle retrouve sa mère dans la cuisine, un verre de porto devant elle sur la table...
Ainsi, on reprend les mêmes et on recommence les mêmes conneries, se dit-elle.
La grossièreté est rare chez Anna, mais de temps en temps, quand elle est en colère, elle trouve les mots grossiers plus parlants que les mots corrects.
*
Lorsque Papa rentre, l’ambiance est lourde, très lourde, dans la maison.
Maman a lavé son verre et caché son Porto, mais ses yeux verts brillent d’une lueur étrange, ce qui n’échappe pas à l’œil acéré de Papa.
Et ce silence dans les chambres des enfants ne lui dit rien qui vaille !
Il prend le parti de la légèreté en s’adressant à « sa douce aimée » :
« Ta journée s’est bien passée, ma douce ?
-Oui balbutie-t-elle...Jusqu’à l’arrivée de tes gosses. Ils sont punis dans leurs chambres à cause du bruit insupportable qu’ils font.
-Tu es certaine que tu n’as rien bu ? Tu as une élocution bizarre ! ose Papa
-Je n’ai pas une élocution bizarre, je suis fatiguée à cause de tes sales gosses ! »
Papa n’insiste pas : il est moins aveugle désormais et ne croit plus Maman sur parole.
Il se rend d’abord dans la chambre de Claude, et le trouve en pleurs, les joues rouges, les cheveux singulièrement décoiffés.
Il apprend bientôt que sa « douce » est entrée comme une furie dans la chambre de Claude, parce que les deux enfants y jouaient aux fléchettes...et qu’elle les a frappés, leur a tiré les cheveux...
Il console le petit et va maintenant voir Anna.
Anna ne pleure pas, mais elle aussi a les joues rouges, et elle semble perdue dans ses pensées, elle est ailleurs et son visage est étrangement fermé.
« Anna ? C’est Papa !
Anna semble revenir de très loin et jette à son père un regard désespéré qui le glace.
-Que s’est-il passé avec Maman ?
-Oh ! Elle s’est juste remise au Porto, et puis, d’un coup, elle est venue nous trouver en hurlant et nous a battus. Et comme j’en avais marre, mais vraiment marre, je l’ai traitée d’ivrognesse, alors j’ai eu le droit à du rab de coups et d’injures ! Je suppose que c’est encore de ma faute ! »
Papa s’assied sur le lit d’Anna et prend la petite dans ses bras, la console.
Mais le regard d’Anna demeure étrangement distant.
Maman choisit justement ce moment pour faire irruption dans la chambre d’Anna :
-Je vois ! Ta fille m’insulte et tu la consoles ! Bravo ! »
Et elle repart en claquant la porte à toute volée.
Papa la suit et une explication houleuse se fait entendre depuis la cuisine.
Cette fois, Maman a beau pleurer et jouer les petites filles, Papa garde un ton coupant.
Maman finit par se taire.
Et bien sûr, Maman n’a rien préparé à manger et c’est donc Papa qui accomplit toutes les corvées.
Le repas est terriblement silencieux.
Anna arrive à peine à picorer deux ou trois petites choses dans son assiette.
Sa mère la fixe de son regard mauvais, ce regard très vert qui donne froid dans le dos à la petite fille : là, Maman ressemble à une vipère prête à mordre...
Ce regard ! Des yeux qui pourraient être beaux et qui deviennent effrayants de cruauté.
Anna demande la permission de quitter la table : elle ne peut rien avaler, a envie de vomir.
Elle fait sa toilette, puis se couche, mais auparavant, elle a fouillé dans la trousse de toilette de Papa et a prélevé une lame de rasoir d’un paquet neuf, qu’elle a refermé soigneusement : il n’y verra que du feu.
Elle a éteint la lumière, et pris ses poupées préférées dans ses bras, et elle pleure.
Elle ne veut pas continuer à vivre avec une mère pareille !
Mais, aura-t-elle le courage de se trancher les poignets ?
D’abord, mentalement, elle dit adieu à ceux qui l’aiment, demande pardon, pleure de désespoir.
Elle n’en peut plus : elle en a trop vu, cette année, et cette folle qui lui tient lieu de mère lui brise le cœur.
Lorsque tout le monde est couché et que le silence complet règne dans la maison, Anna rallume la lumière et prend la lame de rasoir.
D’abord, une petite entaille, juste pour voir : ça fait à peine mal...
Alors, d’un geste résolu, Anna fait pénétrer la lame le plus profond qu’elle peut dans un poignet, et le sang se met à couler abondamment.
Ne faiblissons pas ! A l’autre poignet, maintenant.
Anna s’allonge et regarde son sang couler.
Elle ferme les yeux, et attend la mort, la délivrance !
Elle glisse bientôt dans un étrange sommeil.
* * *
Félinement vôtre ;=))))
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