
Ma très chère fille,
Je t’écris une lettre, qui, je l’espère, ne sera pas la dernière.
Je suis dans le coma, si je me fie à ce que j’entends autour de moi, et pourtant je suis assis à la table de la cuisine en train de t’écrire.
Il y a 13 jours que j’ai basculé dans ce monde étrange où l’on vous imagine inconscient, et pourtant, je suis recroquevillé quelque part dans ce corps immobile, et je ressens et entends tout.
Mon dernier jour de lucidité totale est celui où j’ai reçu ta gentille carte et où tu m’as téléphoné pour me dire que tu arrivais.
Et puis, cette fistule à la carotide a envoyé trop de sang à mon cerveau où s’est formé un œdème.
D’ailleurs, c’est pour cela que je me trouve dans un avion sanitaire à destination de l’Hôpital Lariboisière où l’on doit tenter, selon les propos du neurochirurgien, une opération de la dernière chance. Je l’ai également entendu pester contre « Lariboisière » où l’on a attendu 13 longs jours (le temps que l’œdème grossisse, grossisse) avant de me trouver une petite place.
Il est vrai que, malgré tous les efforts que j’ai faits pour me conserver dans une forme
exceptionnelle : 40kms de vélo par jour, natation de février à novembre, hé bien, il est vrai que, médicalement, je suis vieux.
Et comme je suis vieux, les plus jeunes sont opérés en priorité.
C’est ainsi, vous êtes vieux, vous pouvez mourir.
Ajoute à cela cette canicule qui a empli tous les hôpitaux et tu comprendras que j’ai eu mon accident de vélo au pire moment.
L’avion vole vers Paris, et je suis toujours dans la cuisine à t’écrire. Le soleil brille, il fait bon, c’est un temps à aller se baigner.
C’est d’ailleurs ce que j’allais faire quand ce 4x4 m’a projeté contre un trottoir.
Et puis, comme un accident n’est jamais intelligent, pressé que j’étais de rejoindre mes amis à la plage du Moulin Blanc, j’avais oublié de mettre mon casque de vélo. Et crois-moi, je m’en mords les doigts.
Le personnel soignant qui m’entoure est adorable ; les infirmières me parlent, me donnent
de tes nouvelles, et j’ai envie de les faire rire d’un bon mot comme au début de mon hospitalisation.
Mais rien à faire, pas un son ne sort de mes lèvres, et je n’arrive pas à les voir.
Reste cette petite étincelle de conscience qui lutte, résiste, pense encore. Et je dois aussi lutter contre ces bourdonnements qui ne cessent d’ébranler mon cerveau et contre ce sang bouillonnant dans mon crâne qui voudrait noyer ce reste de vie.
Et je t’écris ma très chère fille pour te dire que je t’aime.
Je ne crois pas à grand-chose, mais je crois à la télépathie entre nous, ce que je t’écris te parviendra, ma douce.
J’aurais tant de choses à te dire, je voudrais te parler de toutes les joies que tu m’as offertes : tu as été mon cadeau de la vie. Celle qui, après ta chère Maman, me comprenait le mieux, savait m’aimer.
Te souviens-tu de nos vacances à San Carlos ? Le temps du bonheur…Et nous ne le savions pas !
L’avion se pose, tout le monde s’agite autour de moi, on me transporte immédiatement sur « le plateau technique » comme il disent.
Anesthésie…
Tu es à mes côtés avec ton mari, tu me parles tendrement, tu m’embrasses, tu me touches, je suis heureux, mais je ne puis te le faire savoir.
Et la doctoresse arrive et te parle :
« L’opération a réussi, mais le cerveau de votre père est vieux et les heures à venir seront déterminantes pour sa survie. Et, hélas, l’œdème a provoqué une hémiplégie du côté droit, et votre Papa, s’il vit, restera paralysé »
Je t’entends protester, parler de mon état physique et cérébral exceptionnel, et elle te répète :
« Oui, Madame, c’est certain, mais le cerveau de votre père a plus de soixante-dix ans »
Hémiplégique, moi ? Moi que l’on a toujours taquiné parce que je ne sais pas rester en place ! C’est impossible !
Si je survis à ce mauvais rêve, tu verras que je mettrai toute ma volonté à résister à l’infirmité.
Ma volonté a toujours été plus forte que tout. Je te promets de faire tout mon possible, de lutter toujours et encore.
Tu es partie maintenant, et avant de continuer à t’écrire, je vais dormir un peu, reprendre des forces pour lutter.
A tout à l’heure, ma chérie, n’aie pas peur : ton père est un dur à cuire et il s’en sortira une fois de plus.
Mais le sommeil me prend, je suis tout engourdi, il faut que je dorme.
----------------------------------------------------- Electro-encéphalogramme plat
Félinement vôtre ;=))))
Derniers Commentaires